Pierre Denan Journal
Texte 2018-2019

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Le premier article a été posté le 20 octobre 2018 (site dédié)
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Debout dans la chambre. Homme nu les bras collés au corps, statuaire antique. Lever de soleil hypermoderne, actualité dans le monde. Bain de sang, silence glacial. Tendances présentes de la littérature, une prise d’otage à Pôle emploi. Le simple fait de l’existence, ce que je voulais croire. Nouvellement né, par ce Journal. Mettre à l’épreuve l’apparition d’un sens, le réduire aussitôt, ce que je tente à présent.

Instants chocs, s’imposer des écarts. Imminence d’un danger, afflux incessant de la faim. Toute littérature est assaut contre la frontière (Franz Kafka), ne pas céder à la désolation. L’auteur regarde autour de lui — vêtements, livres, tableau électrique, enchevêtrement de câbles, un téléphone en charge — puis se relance. Onde de vitalité, applaudissements du public. Je suis ce que tu veux, mes doigts sur le clavier. C’est une tempête qui déferla, un point au bout d’une phrase. En ce temps-là, pratique du passé simple. La danse de la momie, arracha ses bandages. Intentions, mobiles, logique interne, nature des actes, ce n’est pas la question. Ce que je dois accomplir, un peu plus tard dans la journée. Je me surprends à courir, tout ce merdier m’excite. Je suis comme ces adolescents que l’on voit sur l’affiche du film Gomorra, en slip et baskets et en appui sur la jambe gauche, Kalach à la main, tirer face à la mer. Se sentir vivant pour rien, vivant soi-même, vider quelques chargeurs. Se pisser dessus sous la douche, le long de la jambe. Pour la chaleur. Est-ce que cela arrive ? Non, cela n’arrive pas.



Journal daté du 10 décembre 2018

TE RÉVEILLE PAS SURTOUT

Ordre de domination et soulèvement, c’est peut-être en ce lieu. Goût de fer sur la langue, les nerfs à vif. Bande son Jeff Mills, Exhibitionist. Je n’ai rien écrit depuis dix jours, à l’exception de notes de lecture. J’ai beaucoup bu. Photographié un saule pleureur, chez un ami. Maison de campagne, j’étais ailleurs. Debout au milieu des branches, comme dans un « Pénétrable ». « À l’intérieur de la vibration », objectif du Samsung dirigé vers le ciel. Murmure du vent. Ce que je veux, ce que je fais. Instants fulgurants, libération de l’énergie. Vacuité de mon existence, dormi jusqu’à midi. Noyé dans les eaux noires, affections et pensées. Ni cauchemar ni paradis. Ce qui est. Motifs de mes actions ou de mes abstentions, je peux ne pas. Disparition, futur tangible. Atmosphère de désintégration, grisaille déchirée par les flammes. La femme à tête fendue se fait un trait sur le marbre de la salle de bain d’une suite de l’hôtel Fouquet’s, se regarde dans le miroir. Drapée dans une serviette de bain, de la douceur dans les yeux. Le narrateur décrit une situation qui se produit tout autour d’un point fixe, la position statique d’un corps. Debout dans l’embrasure de la porte, je la regarde. Impératif qu’il faut se taire sans cesse, je tends les muscles de mon visage. Zone d’entre-deux, ce qui est immobile ne bouge pas. La place qui m’est dévolue est-elle un seuil ? L’espace, le lieu dont il constitue l’accès me sont-ils interdits ? Est-ce depuis cette limite, ce point au-delà duquel commence un état, se manifeste un phénomène, que j’écris le Journal ? Se glisser quelque part et dans l’indifférence absolue, avec la ferme intention de ne pas être lisible. Mise à distance du commun, approcher un langage différent de (mouvements qui nous sont quotidiens). Formé formant monté montrant. Liaisons liant ça sort lié (putain il nous emmerde, jetons le Journal dans les chiottes). Combat qui n’admet ni victoire ni défaite, ne peut s’apaiser ni prendre fin (Maurice Blanchot). Ni le sens ni le but. Rythme marqué par un silence, je me perds dans le vaste dressing. L’hôtel est un voyage, barricades sur les Champs-Élysées. Forces anti-émeutes, on descelle des pavés. Bombes lacrymogènes et engins lanceurs d’eau, blindés à roues de la gendarmerie. La clameur de la rue est étouffée par le triple vitrage, les images sur l’écran du plasma. Muettes. Vive agitation, tout demeure et tout change. Évaluations comparatives (benchmarking), indicateurs chiffrés de la performance. Conditions matérielles d’existence, quelle chose étrange que cette journée. Bouteille de Gin sur la moquette, variateur de lumière, la suite plongée dans la pénombre. La femme à tête fendue se glisse dans les draps de satin blanc, je m’enroule dans un épais rideau. Sensuelle architecture, un abri transitoire. Une heure plus tard, le lit est vide. Je m’allonge, la femme à tête fendue n’a pas d’odeur. Je me branle cinq minutes, une vraie tristesse me gagne. Je pourrais être mort dans une cuisine, sauter sur une bombe au Mali, élever des crevettes en Thaïlande, aller où on me dit d’aller mais non. Je dors. Le lendemain, une projection. Champ d’action, A walk to the Door. Vidéo couleur, dix-huit minutes. Plan séquence, caméra subjective. La rue du faubourg Saint-Denis filmée l’hiver, à dix-neuf heures. Je pars du carrefour de la Fidélité, je marche jusqu’à l’arc de triomphe construit en 1672 par François Blondel, sur l’emplacement d’une porte de l’ancienne enceinte de Charles V. Stabilisateur d’image, mode de suivi intelligent. Tapis de notes sucrées, c’est blindé de monde sous les enseignes. Blancs dits « de souche », Pakistanais, Turques, Kurdes, rebeus renois hipsters putes et camés, dealers SDF vieux tremblants, retraités cassés s’accrochant aux caddies, le directeur et ses enfants d’une galerie d’art contemporain. Coup de feu qui claque, un garçon qui s’écroule. Une balle dans la tête c’est cash, les gyrophares éclairent par flashes, toute la scénographie. Commerces de bouche, restos indiens passage Brady. Des mecs fouillent les poubelles devant les supermarchés, un beat de rap dans une audi R8. La ville comme scène, des choses soudaines. La chute des anges rebelles, Pieter Brueghel bouffe un kebab. L’enfer c’est dans le bas du tableau, la pluie réelle c’est sur Paris. Produits halal, mode vestimentaire et capillaire, cosmétiques et téléphonie mobile, services de transfert d’argent, drogueries, sacs et valises sur les trottoirs. Photo de Michael Heizer creusant dans le désert (pourquoi cela me vient-il à l’esprit ?), les néons chez Jeannette. Femmes issues de l’immigration subsaharienne, cinq balles la pinte chez Mauri 7. Attachement particulier à cette rue, à ce quartier, le domaine de l’intime. Capacité à se tourner vers Dieu, théâtre liturgique. Je ne t’ai jamais dit, mais nous sommes immortels (Dominique A pour Alain Bashung). Une citation, un cadre vide. Visages lugubres, c’était la nuit déjà. Présence d’un écrivain, il monte dans un taxi. Vertige de l’infini présent, déconstruisons nos théories. Ce que j’écris m’apparaît comme l’expérience essentielle, le Journal est le lieu et l’espace.