Yohan Serfaty
Texte 2012

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Der Morgen Sur les créations de Yohan Serfaty
Une question nietzschéenne : qu’est-ce qui est aristocratique ? Une architecture
moderniste : le pavillon allemand construit par Ludwig Mies van der Rohe pour l’exposition universelle de Barcelone en 1929. Une œuvre d’art contemporain : Les oiseaux, vidéo de Laurent Grasso tournée en 2008. Une scène majeure d’un film de science-fiction : 2001 : A Space Odyssey, réalisé par Stanley Kubrick en 1968. Un couturier-designer : Yohan Serfaty, qui signe sa dernière collection, Parasomnia, présentée à la galerie Nikki Diana Marquardt à Paris dans le Marais.
Un été 2012
L’aube se lève. Les primates du film de Kubrick poussent des cris, s’agitent autour du monolithe noir qu’ils viennent de découvrir. Dans une salle du Jeu de Paume les spectateurs regardent, hypnotisés, Les oiseaux. L’œuvre fait partie d’un ensemble monographique proposé par Laurent Grasso pour son exposition Uraniborg. À Barcelone, sur la colline de Montjuïc, au 7 de l’avenue Françesc Ferre i Guardia, là où se trouve la réplique du Pavillon de Barcelone — exécutée entre 1983 et 1986, à l’emplacement de l’œuvre originale, sous la conduite des architectes Cristian Cirici, Fernando Ramos et Ignasi de Solà-Morales —, un visiteur photographie le bronze de Georg Kolbe érigé dans le petit bassin, sculpture à l’effigie de la femme de l’artiste, intitulée Der Morgen (Le matin, 1925). À Paris, Yohan Serfaty, qui vient d’ouvrir un carnet, dessine une botte. Crayon, trait fin, grande précision dans le détail. Vues de devant, de derrière, de profil. Quelques flèches sont flanquées de chiffres : l’épaisseur de la semelle en bout de pied (1 cm), celle située au niveau de la cambrure (0,5 cm), la hauteur du talon (3 cm) , celle de la tige (46 cm). All edges are raw (toutes les arêtes sont brutes) écrit-il en tête de la feuille.
Lignes pures
Silhouettes longilignes, coupes près du corps. Cols surdimensionnés, pantalons seconde- peau, boots ouvertes sur l’arrière. Cuirs de cheval, de cerf, de renne, de kangourou, peaux taillées à vif et coutures apparentes. Textiles nobles et novateurs — coton craquant, voile de papier tissé —, draps de laine travaillés en bords francs, mailles arachnéennes et vaporeuses. Longs manteaux au galbe rigide, vestes classiques ajustées, pulls tuniques. Noirs profonds, camaïeux de gris, quelques blancs. Les cols, jamais « rapportés », ne sont que le prolongement des devants et dos du vêtement. Les manches sont d’un seul tenant, pour que le mouvement de l’épaule ne soit pas gêné par les coutures de dessous de bras et de pointe d’épaule.
Trame rigoureuse
Sur un mur du Jeu de paume, des milliers d’étourneaux, filmés dans le ciel crépusculaire de Rome, à la verticale du Vatican, se regroupent, tournoient, virevoltent, volent au plus près les uns des autres, comme une masse unique dotée de conscience, chacun synchronisant son vol sur celui de son voisin. Les nuées se déplacent à grande vitesse, dessinent des arabesques. À quelle loi ces oiseaux obéissent-ils ? Pourquoi les primates qui ont touché le monolithe ont-ils soudain l’idée d’utiliser des os comme armes, d’abord pour tuer le gibier, puis leurs rivaux ? Yohan Serfaty referme son carnet, compose un SMS. Le créateur, virtuose de la coupe, poursuit son exploration de la structure du vêtement, peut-on lire sur le Net. Dans la capitale de la Catalogne, l’homme qui a photographié le bronze de Georg Kolbe traverse le salon — où sont présentés les fauteuils Barcelone, créés par Mies van der Rohe pour l’inauguration de l’édifice —, parcourt le pavillon. Plans perpendiculaires assemblés en trois dimensions, poteaux cruciformes, cloisons cadrant les vues ; il pose son regard sur le grand bassin aux galets. Et tandis que je lis, dans la fraicheur relative de mon appartement, la dernière strophe du Clair de Lune de Paul Verlaine — Au calme clair de lune triste et beau / Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres / Et sangloter d’extase les jets d’eau / Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres —, les premières notes du troisième mouvement de la Suite Bergamasque de Claude Debussy intitulé, lui aussi, Clair de lune, et interprété par Vlado Perlemuter, s’élèvent.
Plan libre, fluidité des espaces
Bonheur de se trouver en compagnie d’êtres humains, écrit Kafka dans son Journal intime, en date du 2 février 1922. Expérience unique que de pouvoir circuler parmi les mannequins allongés sur les lits métalliques blancs disposés dans la galerie Nikki Diana Marquardt, pour la présentation de Parasomnia, la collection homme printemps été 2013 de Yohan Serfaty. Ils dorment, le haut du visage couvert de masques de nuit poinçonnés. Les spectateurs déambulent, observent au plus près les vêtements. Textures contrastées, vestes articulées fermant par des crochets métalliques — le créateur a pour habitude d’utiliser des éléments détournés de leur fonction première, industrielle, ainsi que des machines qui ne sont pas conçues, à l’origine, pour l’industrie textile —, pantalons à géométrie variable, longs cardigans en coton plume. On entend des murmures, des sons étranges, comme une soliloquie. Et puis, un à un, les mannequins se réveillent. Ils se lèvent et défilent, immenses et racés. Serfaty salue un public conquis par le dispositif, point de sérénité.
Diagonale de transparence
Autre lieu, autre espace. La ligne droite d’un podium, désaxée par rapport à son alignement habituel (en règle générale perpendiculaire au backstage), poursuit sa course au-delà d’une immense baie vitrée ouverte sur la ville et plus précisément sur le quartier de La Défense. Un mannequin, vêtu d’un ensemble slim and somber, parcourt cette ligne de liaison dynamique, située en surplomb du parvis, marque un arrêt devant les photographes. D’où parle le couturier-designer ? De quel lieu ? Quelle échelle — ou hiérarchie — de valeurs s’exprime à travers lui ? Que nous donne-t-il à porter, sinon à voir ? Quels mots pourraient signifier la signature Serfaty ? Rigueur ? Tension ? Monochromie ? Étirement des lignes ? Élégance souple et martiale ? Métamorphose et vagabondage ? Attention toute particulière donnée à la fonctionnalité du vêtement ? Idée de protection ? D’autonomie ? De résistance ? Ne pas enfermer l’œuvre dans une série de qualificatifs, aussi justes soient-ils. Ne pas l’isoler du reste du monde, et encore moins de l’histoire des formes. Comme chez Debussy, tout, dans le travail de Yohan Serfaty, est transition. Comme chez Mies van der Rohe, Less is more. Comme chez les primates de 2001 : A Space Odyssey il y a cette capacité, toujours, qu’a l’homme à s’affranchir de sa condition. Comme chez Laurent Grasso (celui des Oiseaux) — artiste qui aurait pu inventer le monolithe —, les mouvements du vivant, dès lors qu’ils semblent chorégraphiés, maitrisés, fascinent et intriguent. Le travail de ce couturier- designer confère aux luttes qui nous animent, aux combats que nous menons mais encore à la présence réelle de nos urbaines silhouettes, à la simple gestuelle, une élégance particulière, ample et fragile, douce et puissante. Le vêtement Serfaty, c’est une élévation. Il se porte avec ce qu’il faut d’instinct de détachement pour être aristocratique, au sens où Nietzsche l’entend. Les coupes, les matières jouent et rejouent la vibration des corps.
Enchaînement d’actions qui semblent avoir une certaine signification
et conduire à une certaine fin
Au début des années trente, Georg Kolbe, sculpteur figuratif, est proche du Deutscher Künstlerbund, la ligue des artistes allemands fondée, entre autres, par Mies van der Rohe, dans un acte de résistance aux Nazis. Quand, en 1936, l’association est interdite — au prétexte de promouvoir un art dégénéré —, Kolbe prend ses distances avec le mouvement et choisit de se mettre au service du nouveau régime. Ludwig Mies van der Rohe quittera l’allemagne en 1937 pour s’exhiler aux USA. Dix ans plus tard, Kolbe décède. Selon les scientifiques, le phénomène du Murmure (Murmuration) — dont le nom vient du bruissement que font les battements des milliers de paires d’ailes d’étourneaux regroupés — a une fonction de survie. Il s’agit de ne pas être à l’extérieur, voire aux marges de l’essaim, ni de compter parmi les premiers à atterrir, par crainte des prédateurs. L’Homme Serfaty, grand voyageur urbain, ne craint pas de jouer avec l’espace balisé du programme. Il écoute Underground Resistance, Riot EP, 1991 — Riot, Panic, Rage, Assault — tandis qu’un écran diffuse en boucle, tel un tableau, l’ellipse la plus connue de l’histoire du cinéma : l’os lancé vers le ciel par le primate victorieux et dominateur de 2001: A Space Odyssey, devient un vaisseau spatial. Les titres des collections de Yohan Serfaty sont : Cantique des cantiques (2009), In-carnation (2009-2010), Tor-peur (2010-2011), Personne (2011-2012), Ad vitam (2012), Catharsis (2012-2013) et Parasomnia (2013).
Pierre Denan, 19 août 2012


